Jeudi 1 décembre 2005

 

Cioran ( 8 avril 1911 - 21 juin 1995 )

Cioran est peut-être notre dernier écrivain légendaire. Grâce à son refus des projecteurs et à son indifférence aux honneurs, il a conservé une part de mystère - d'autant qu'il ne s'est jamais donné la peine de corriger les erreurs qui courent à son propos. Ainsi, les dictionnaires sont unanimes à le prénommer Emil Michel. La réalité est tout autre: comme Emil lui paraissait ridicule pour des oreilles françaises, il a adopté les initiales E.M., autrement dit les deux premières lettres de son prénom, en songeant au romancier anglais E.M. Forster.

Emil Cioran, donc, est né en 1911 à Rasinari, village de Transylvanie, alors sous domination austro-hongroise. Son enfance est enchantée: il galope dans les collines en toute liberté et écoute les bergers dont les histoires proviennent de la nuit des temps. En 1921, ce bonheur prend fin brutalement. Son père, un prêtre orthodoxe, le conduit au lycée de Sibiu, la grande ville voisine où se côtoient Roumains, Hongrois et Allemands. Sept ans plus tard, il part étudier la philosophie à Bucarest. La rupture qui va déterminer toute son existence date de cette époque: le sommeil le fuit. Tenté un moment par le suicide, il préfère suivre le conseil de Nietzsche et transformer ses insomnies en un formidable moyen de connaissance: «On apprend plus dans une nuit blanche que dans une année de sommeil.» Etudiant brillant, il écrit son premier livre, Sur les cimes du désespoir, à l'âge de vingt-deux ans. Beaucoup le considèrent comme un des espoirs de la jeune littérature roumaine, aux côtés d'Eugène Ionesco ou du déjà illustre Mircea Eliade.

Après un séjour à Berlin, le voici professeur de philosophie au lycée de Brasov durant l'année scolaire 1936-1937. Expérience mouvementée, si l'on en juge par son surnom dans l'établissement: «le Dément». A l'en croire, le directeur «se saoule la gueule» le jour de son départ! Mais il doit laisser un sacré souvenir à ses élèves, car certains viendront encore lui rendre visite au bout de plusieurs décennies. C'est en tout cas une expérience unique: il n'exercera plus jamais la moindre activité professionnelle.

En 1937, une bourse de l'Institut français de Bucarest lui permet d'aller préparer sa thèse à Paris. Non seulement il n'en écrit pas le premier mot, mais il est même incapable d'imaginer un titre... Les années suivantes sont consacrées à d'immenses lectures, à des randonnées à vélo dans les provinces françaises, à la poursuite de son œuvre en roumain. Cioran vit comme il l'entend: pauvrement, mais sans contraintes, libre de déambuler des nuits entières dans les rues et d'approfondir ses obsessions. Pourtant, il se rend compte qu'il s'est engagé dans une impasse. Il vaudrait mieux, prétend-il, être un auteur d'opérettes que d'avoir écrit six livres dans une langue que personne ne comprend!

Selon son propre témoignage, il aurait décidé d'adopter le français alors qu'il traduisait Mallarmé en roumain. D'autres épisodes ont sans doute joué un rôle important, en particulier un cours au Collège de France durant lequel un mathématicien étranger effectue une démonstration au tableau noir sans avoir besoin d'ouvrir la bouche. Cette mue linguistique est aussi capitale que l'abandon du russe par Nabokov au profit de l'anglais. Désormais, le français - et qui plus est, le français du XVIIIe siècle - va lui servir de «camisole de force»; la langue de Chamfort va corseter le lyrisme balkanique d'un désespéré qui ne jure que par Thérèse d'Avila et Dostoïevski. De là vient ce ton unique: cette invraisemblable synthèse entre la fièvre et la sagesse, entre le délire mystique et l'ironie des moralistes classiques.

En 1947, Gallimard accepte la première mouture du Précis de décomposition. Cioran retravaille son manuscrit, qui est publié deux ans plus tard. Les critiques sont excellentes, mais le public ne suit pas. Et cette situation va se prolonger pendant près de trente ans. Il faut dire que Cioran est aux antipodes de Jean-Paul Sartre, qui fait alors la pluie et le beau temps, et qu'il éprouve une haine inexpiable envers le communisme. Les nouveaux maîtres roumains ont emprisonné son frère et certains de ses amis, et ses livres sont interdits de l'autre côté du rideau de fer. Cependant, plusieurs éléments lui donnent la force de surmonter les humiliations, les échecs, les volumes pilonnés. Ses amis, d'abord, qui se nomment Ionesco, Eliade, Beckett, Michaux ou Gabriel Marcel. Ses lecteurs, ensuite, très rares mais généralement fanatiques: «Les gens qui s'intéressent à moi ont forcément quelque chose de fêlé...»

Et puis, peu à peu, le couvercle se soulève. En 1965, François Erval publie le Précis de décomposition en édition de poche. Une nouvelle génération découvre Les syllogismes de l'amertume et La tentation d'exister. Des traductions paraissent en Allemagne, aux Etats-Unis, en Espagne; les articles se multiplient; les chiffres de vente décollent enfin du plancher.

Obscur ou fameux, Cioran demeure tel qu'en lui-même. Il continue à fuir les médias et à décliner les prix littéraires. Il brode inlassablement, dans un style d'une élégance glaciale, sur les thèmes qui le hantent depuis l'adolescence: le vertige du temps, la mort, «l'inconvénient d'être né», le mysticisme chrétien, l'essoufflement de la civilisation occidentale, Bouddha, Shakespeare, Bach. Sans doute considère-t-il cette célébrité tardive comme un malentendu; lorsqu'il plaint Borges, c'est à lui-même qu'il songe: «La consécration est la pire des punitions (...) A partir du moment où tout le monde le cite, on ne peut plus le citer, ou, si on le fait, on a l'impression de venir grossir la masse de ses ''admirateurs", de ses ennemis.»

Aveux et anathèmes est publié en 1987. C'est son dernier livre. Si les bruits qui courent en avril 1988 sur une éventuelle tentative de suicide sont infondés, en revanche, il est exact qu'il renonce définitivement à écrire. Atteint par une maladie grave, Cioran vit aujourd'hui dans un hôpital parisien. Cinquante-huit ans après avoir quitté la Roumanie pour jeter l'ancre au Quartier latin, il a toujours le statut d'apatride.

 

Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d'un long, d'un superflu travail de vérification...
(De l'inconvénient d'être né)

Ma vision de l'avenir est si précise que, si j'avais des enfants, je les étranglerais sur l'heure.
(De l'inconvénient d'être né)

Cioran

( L'article ci dessus est de Didier Sénécal et date de 1995 , peu de temps avant la mort de Cioran )

 

L'œuvre française de Cioran, publiée dans sa quasi-totalité chez Gallimard, est aussi disponible dans les collections de poche Folio-Essais, Tel ou Arcades.
Précis de décomposition (1949)
Syllogismes de l'amertume (1952)
La tentation d'exister (1956)
Histoire et utopie (1960)
La chute dans le temps (1964)
Le mauvais démiurge (1969)
De l'inconvénient d'être né (1973)
Écartèlement (1979)
Exercices d'admiration (1986)
Aveux et anathèmes (1987)

Les premiers livres de Cioran ont été récemment traduits du roumain:
Sur les cimes du désespoir, 1934 (Le Livre de Poche)
Le livre des leurres, 1936 (Arcades/Gallimard)
Des larmes et des saints, 1937 (Le Livre de Poche)
Le crépuscule des pensées, 1940 (Le Livre de Poche)
Bréviaire des vaincus, inédit jusqu'en 1993 (Arcades/Gallimard)

source de cet article >>> www cioran.com

 

par Jack The Ripper publié dans : Litterature
recommander

Commentaires

inconnu au bataillon gnochesque ce monsieur.. remarque c'est un peu logique, je fuis les pessimistes et les déprimés comme la peste.
On peut très bien passer sa vie à se lamenter de l'inconvenient d'être né mais pour moi, puisqu'on est né autant s'en réjouir et prendre ce qu'il y a de bon !!
@+
commentaire n° : 1 posté par : legnoch (site web) le: 02/12/2005 00:11:16
Cioran, un auteur fantastique... sans conteste l'un des esprits les plus lucides et fins de ce siècle. Bravo d'en parler, Jack... ta réputation de bon goût n'est plus à faire!!!
commentaire n° : 2 posté par : systool (site web) le: 02/12/2005 22:19:20
Coucou,
juste un petit passage pour faire un coucou car ca fait longtemps que je t ai pas croisé
bisous
commentaire n° : 3 posté par : laetitiadelquie@yahoo.fr (site web) le: 09/12/2005 00:05:52
tres interessant resumé de la vie de cet ecrivain, comme tu le dis TB "majeur", du 20eme siecle ( un bien beau siecle dont j'ai la nostalgie, paradoxalement, en voyant l'obscurantisme revenir dare dare au 21eme !  bizz, Laura
commentaire n° : 4 posté par : bagheera le: 08/02/2006 12:56:56

un bien beau siecle dont j'ai la nostalgie, paradoxalement, en voyant l'obscurantisme revenir dare dare au 21eme 


eh oui Bagherra, qui l'eut cru ?


JAck, c'est quand que tu me le prêtes l'inconvénient d'être né ? heine dis hein  ? :)


 

commentaire n° : 5 posté par : Molly Oh !! (site web) le: 08/02/2006 16:57:39
héhé :) assez d'accord avec ton com laura :)


Molly > soon , baby , soon ;)
commentaire n° : 6 posté par : Jack the ripper le: 08/02/2006 18:01:24

Trackbacks

Aucun trackback pour cet article

Adresse de trackback pour cet article :

http://ann.over-blog.com/trackback.php?ref=76700&ref_article=1307627
ajouter un commentaire créer un trackback  
 
Blog : Sport sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus